Eclipse, canyon et pot Masson

par Photo Solution

© Arnaud Mariat


[dropcap]V[/dropcap]oici le récit de l’expérience que j’ai vécue le jour de l’éclipse totale visible depuis les États-Unis, qui je l’espère saura expliquer notre volonté d’avoir parcouru des milliers de kilomètres depuis Montréal pour y assister, et pourra donner envie à tous de vivre cette expérience à leur tour.
Le 21 août 2017, aux alentours de 11h35 du matin, j’ai vécu l’une des expériences les plus incroyables de ma vie.
Ce n’était pas la première fois que je voyais de mes yeux une éclipse solaire totale, mais c’était tout comme. Mes souvenirs de l’éclipse de 1999 en France sont lointains, et le chemin qui précédait l’événement était bien différent de cette fois-ci.
Quelques heures plus tôt, vers 9h du matin, nous verrouillons les portes de la voiture et mes deux amis et moi nous mettons en marche le long d’un sentier pour atteindre le point précis que nous avons repéré deux jours plus tôt. Ce point se situe en contrebas du sentier, sur le flanc d’une colline parsemée de buissons, orientée sud-est. Nous atteignons les rochers sur lesquels nous nous tiendrons durant le moment-clef du spectacle, armés de notre matériel photo : caméras, trépieds, ordinateur, drone…
Depuis ces rochers, nous contemplons une superbe vallée, appelée « Teton Canyon ». Nous sommes dans l’état du Wyoming, proche de la frontière avec l’Idaho, dont nous pouvons voir les terres au loin vers l’ouest, le point d’horizon le plus lointain que nous ayons en vue. L’atmosphère est claire, plus que les jours précédents, ce qui nous permet de distinguer la chaîne des « Big Hole Mountains » au delà du plateau que se partagent les deux états. En tournant la tête vers le sud, nous voyons l’autre versant de la vallée, dont l’arête se situe légèrement plus haut que nous. En longeant cette arête vers l’est, notre regard tombe finalement sur les fameux « Grand Tetons », les pics dominants du parc national du même nom, au commencement de la vallée que nous surplombons. En continuant de tourner la tête, on aperçoit un large groupe de gens qui, comme nous, se sont déplacés jusqu’ici pour l’occasion. De là-bas, où se trouve notre voiture, jusqu’à notre position, une centaine de personnes se partagent le point de vue. Nous sommes en contrebas de tout le monde. On peut voir la route qui nous a menés ici, serpentant en descendant la côte, jusqu’au bas de la vallée creusée par une rivière. Au bord de la rivière, des champs, quelques habitations, des chevaux dans leur pâturage, et une certaine agitation de gens et de véhicules qui troublent leur quotidien. Dans une heure, c’est le premier contact : l’instant où la Lune va « toucher » le soleil pour la première fois.
Notre matériel est installé. Au dessous des rochers, mon appareil photo, greffé d’un téléobjectif, lui-même affublé d’un filtre solaire qui réduit la lumière du soleil à 1/100 000e de son intensité, a pour mission de capturer les différentes phases de l’éclipse. Il est relié à un ordinateur qui servira à automatiser le déclenchement des photos et l’ajustement des réglages de l’appareil pendant le clou du spectacle. Tout ceci a été parametré au dixième de seconde près, en fonction des coordonnées GPS précises de l’emplacement des rochers évoqués plus haut.
Une autre caméra est installée en amont des rochers, préparée pour prendre une photo grand angle durant la totalité, à de multiples expositions, nous mettant tous trois en vedette, chacun debout sur notre pierre. Les Grands Tetons à gauche, nous à droite, l’éclipse au centre.
Nous sommes prêts pour apprécier le spectacle. Prêts, mais toujours incertains que tout fonctionnera comme prévu. Nous préparons cela depuis plusieurs semaines, et les derniers jours n’ont été qu’une montée croissante d’adrénaline. Le but est de parvenir à la fois à capturer des images du phénomène, et à profiter de ce spectacle unique de nos yeux, l’éternel dilemme du photographe. Difficile de décider ce qui est le plus important entre l’appréciation de l’expérience et le fait de ramener de belles images. Nous confions donc cette deuxième tâche, sous surveillance, au script informatique peaufiné à l’aube le matin même, qui n’a jamais pu être testé dans de véritables conditions. Au moins, nous sommes là, dans la « bande de totalité », zone géographique à l’intérieur de laquelle l’éclipse totale est visible, et comme prévu par les experts en météorologie qui nous ont suivis à distance, la dernière bande de nuages inquiétante qui risquait de passer au mauvais moment vient de disparaître derrière la montagne d’en face. Le temps est superbe. Il est 10 heures 16 minutes et 34 secondes, le Soleil et la Lune forment en cet instant un « 8 » parfait : c’est le premier contact.
Au bout de quelques secondes, au travers des lunettes « spéciales éclipse », on peut déjà distinguer la silhouette de la Lune, qui depuis l’endroit qui correspondrait à 1h sur un cadran, a commencé à croquer dans la rondeur parfaite de notre étoile. Au travers du téléobjectif, on le voit nettement, et on s’émerveille encore d’observer les taches solaires, zones sombres de la surface du Soleil visibles grâce au filtre. C’est l’occasion des premières photos. La phase qui sépare le premier contact du deuxième, celui qui marque le début de l’éclipse totale, dure plus d’une heure. Une période qui, en ce qui a trait aux émotions et aux sensations que l’on ressentit, représente, en condensé, les dernières semaines que nous avons vécues. Les courbes exponentielles d’intensité de l’excitation, du stress et de l’adrénaline sont inversement proportionnelles à celles de la luminosité et de la température. Je ne saurais dire si cette grosse heure est passée rapidement ou lentement. Assez rapidement pour être surpris à chaque instant par le temps affiché sur le décompte du chronomètre ; assez lentement pour avoir le temps de faire d’ultimes tests de simulation avec les appareils, changer les batteries et les cartes, retourner deux fois à la voiture chercher ce qu’il nous manquait, s’assurer qu’il faisait beau à Montréal pour ceux qui observent l’éclipse partielle, savourer ce scotch apporté dans un petit pot Masson.
On peut maintenant observer un superbe croissant de soleil qui nous sourit, similaire en sa forme à ce qu’on appelle le « premier croissant » dans les phases régulières de la Lune. On prend soudainement conscience de plusieurs choses. Un petit vent s’est levé, chose souvent observable à l’approche d’une éclipse solaire. La luminosité a diminué de façon graduelle depuis le début du phénomène, chose imperceptible pour nous jusqu’à cet instant où l’on parvient aisément à comparer avec l’habituelle lumière de plein jour en été. Dans le fond de la vallée, les chevaux, eux, ont perçu bien avant nous cette baisse de luminosité, et ont déjà quitté leur pâturage pour rejoindre leur enclos dans lequel ils ont l’habitude de passer la nuit. Le tumulte des autos a cessé, il n’y a plus un bruit, plus un mouvement dans toute la vallée. Le temps est figé.
À quelques minutes de la totalité, tout s’accélère.
Il se passe des choses de tous côtés. Le ciel s’est soudainement assombri et la température est beaucoup plus fraîche. Ce qu’il reste à voir du soleil à présent est juste une croûte entourant la moitié du globe de la Lune, de 4h à 10h sur un cadran. Une croûte qui paraît brûler de l’intérieur, devenant de plus en plus fine. On lance le drone en l’air. Il filmera le passage de la Lune depuis le plus haut point possible. J’ai depuis quelques temps en tête la chanson « Time » de Pink Floyd. Les paroles ont parfois l’air de s’accorder admirablement à l’instant présent. Le whisky savouré ne semble faire aucun effet. Je suis déjà ivre. Sur l’ordinateur, le décompte du temps avant la totalité vient d’afficher « 0 » dans la case des minutes. La lumière est surréelle. Cela pourrait s’apparenter à un vieil effet de « nuit américaine », cette technique utilisée autrefois en cinéma pour assombrir l’image, qui ne serait pas très bien réussie : on voit que c’est du faux ! À l’ouest, on commence à voir l’ombre de la Lune franchir les plus lointaines montagnes.
Celle-ci progresse vers nous sur le plateau à une vitesse de presque un kilomètre par seconde. L’horizon devient plus clair que le zénith : là-bas, on n’observera pas la totalité de l’éclipse, ou bien on l’a déjà observée ! La superposition des astres peut dorénavant être observée à l’oeil nu. J’ôte le filtre de mon objectif. Je cadre de façon à ce que le point d’intérêt soit dans la ligne de mire de mon appareil pour les cinq prochaines minutes. La luminosité chute à vue d’oeil. Il fait froid mais j’oublie de me couvrir. L’ombre que la Lune projette au sol fonce vers nous. On commence à entendre des cris provenant du fond de la vallée, à l’ouest ! Le dernier halo de lumière qu’on voit encore en regardant vers le soleil s’estompe rapidement pour former, l’espace d’une ou deux secondes, le fameux « Diamond ring », la dernière étincelle de lumière visible avant que celle-ci ne soit complètement voilée. Mon appareil photo se met en branle, c’est bon signe ! Le dernier zeste de lumière provenant directement du soleil nous éclaire encore, trop faible pour nous éblouir, exclusivement au premier sens du terme.
Puis, la nuit.
Des cris retentissent de toute part autour de nous. Les chiens aboient, les humains sifflent. Je suis tétanisé. Les deux astres que l’on connait le mieux dans notre univers forment une union céleste. Ensemble, ils rayonnent divinement au dessus de nos têtes. J’entends distinctement d’une oreille des superlatifs, des jurons, tout ce que notre langue a à offrir de plus extrême et qui pourtant ne suffit pas à décrire le phénomène. L’un d’eux, prononcé avec un trémolo notable, est pour moi. On me rappelle, d’un air suppliant, qu’il faut que je remonte au rocher pour la fameuse photo. Je m’exécute en vitesse en laissant mon appareil que je ne surveillais que de l’autre oreille. Trente secondes ont passé, j’atteins le haut de mon rocher, j’entends les déclencheurs des appareils en rafale, derrière et au dessous de moi. Il s’agit de ne pas bouger, mais mes jambes tremblent. Elles supportent à ce moment là l’apogée du taux d’adrénaline, d’ébullition et d’ivresse que je subis. Je ne sais plus où regarder, tout ce qui m’entoure est sublime. Les étoiles sont apparues. Il semble y avoir un crépuscule à 360 degrés. Les astres qui dirigent la cérémonie paraissent énormes. À l’oeil nu on aperçoit la couronne solaire, ces faisceaux de lumière émanant dans toutes les directions autour de la fusion des protagonistes. On distingue également des détails sur la surface de la Lune, ce que l’on nomme le « clair de Terre » : la face de la Lune est éclairée par réverbération de la lumière du soleil sur la Terre. On aperçoit Mars, cachée sous l’horizon en cette période durant la nuit, ainsi que Vénus, et même Mercure, impossible à observer en temps normal à cause de sa proximité avec le Soleil. On parvient aussi à distinguer certaines constellations qui sont, en temps normal, visibles seulement en hiver.
Trente nouvelles secondes sont passées. Il semblerait que nous ayons fait ce qu’il faut pour les besoins de la photo. Je propose que l’on s’asseye, tout le monde semble s’accorder sur le fait qu’il devient physiquement difficile de rester debout ! Au repos, on réalise les choses, on contemple, on se calme, on pense, on échange. On ne pense plus aux objets électroniques. On subit simplement le sublime du spectacle. J’ai même le temps de trouver que, malgré tout, ça dure quand même assez longtemps ! Je réalise que, à l’opposé de Dewey qui dans la série télévisée « Malcolm » disait après sa fête d’anniversaire : « Je ne m’attendais à rien, et je suis quand même déçu ! », moi qui savait exactement et scrupuleusement à quoi m’attendre, je n’en étais pas moins subjugué et ébahi par ce que j’étais en train d’admirer. Une éclipse totale de soleil, c’est sans doute le spectacle céleste le plus grandiose qu’il nous est donnés à nous terriens d’observer depuis notre planète. On voit nos astres favoris comme on ne les a jamais vus. On voit des astres que l’on n’a jamais vus. On partage l’expérience avec des inconnus, on est tous venus dans le même but. On n’aura potentiellement qu’une seule chance de vivre cela dans notre vie.
Deux minutes et treize secondes après l’apparition de la nuit, un nouveau « Diamond ring » apparaît, cette fois-ci diamétralement opposé au premier. Renversement du temps. Une deuxième aurore se produit aujourd’hui. La lumière réapparaît subitement, le voile s’en va aussi rapidement qu’il est venu. L’ombre s’échappe vers les hauts pics à l’est. On remet les lunettes et je redescend vers la caméra pour placer de nouveau le filtre sur la lentille. Un avion surgit en direction du soleil dans une courbe majestueuse. Il s’agit sans aucun doute de cet avion apprêté spécialement pour l’occasion, qui emportait une poignée de chanceux à bord afin de poursuivre l’éclipse, vue du ciel!
Puis, le temps semble rattraper le temps perdu. Presque sans attendre, à l’instar des salles de cinéma en Amérique où les gens ont tendance à quitter la salle à peine ont-ils identifié le fondu au noir final, les premières voitures sont déjà en train de reprendre la route en descendant dans la vallée. Tout s’agite. Les chevaux ressortent dans leur champs, comme à l’aube. Les visiteurs plient bagage. Nous autres, nous restons respectueusement jusqu’à la fin du générique. On reprend conscience, on relâche la tension. Je me rends compte que je n’ai rien mangé de la journée. Le Soleil semble maintenant faire la moue, avec son croissant à l’envers. Je poursuis ma quête de photographies durant la dernière phase, mais moins religieusement que durant la première. Une sensation de relâchement se fait sentir, nous observons quelques moments de silence et de repos. Le quatrième et dernier contact survient, la Lune a définitivement laissé le soleil seul souverain de cette partie de la journée qu’on nomme le jour. Nous rangeons le matériel et remontons la côte pour rejoindre le sentier, cela semble soudainement pénible. Nous sommes comme frappés d’un coup de blues en chargeant le tout dans la voiture, sensation comparable à une descente de drogue. La mélancolie arrive indubitablement après l’extase. En silence, nous faisons quelques pas pour jeter un dernier coup d’oeil vers la vallée. Elle est vide. Comme une marée, avec la Lune, le monde est parti.
Le temps a repris son cours.
Rendez-vous au Chili en 2019.
Arnaud Mariat

Arnaud Mariat


 
 

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